Pourquoi le projet de GNL à Nador a-t-il été suspendu à la veille de l'ouverture de l'appel d'offres ?

Économie de l'Est
La suspension soudaine des appels d'offres pour le terminal méthanier et les gazoducs de Nador, le lundi 2 février 2026, a fait sourciller les milieux énergétiques marocains et internationaux. Cette décision de dernière minute avant l'ouverture des appels d'offres a révélé des défaillances de planification et de coordination au sein du ministère de la transition énergétique et du développement durable de Leila Benali, qui a voulu faire avancer le projet sans consultation adéquate ni cadre technique solide.
Le projet devait inclure un terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) dans le port de Nador West Med, d'une capacité de 500 millions de pieds cubes par jour, soit environ 5 milliards de mètres cubes par an. Cette capacité équivaut à cinq fois la consommation nationale actuelle. Le projet comprenait également un réseau de plusieurs centaines de kilomètres de gazoducs pour relier ces derniers au gazoduc Maroc-Europe, qui traverse le Maroc d'Ain Beni Mutahar à la frontière orientale jusqu'à Tanger à l'extrême nord-ouest.
Réserves du Comité ministériel et financier
Dès les premières étapes, avant même le lancement de l'appel d'offres de pré-qualification le 5 décembre 2025, des réserves ont été émises sur les estimations financières fournies par le Ministère de la Transition Energétique. Le comité ministériel chargé d'examiner les projets de PPP a émis des remarques négatives dans son rapport de pré-qualification. Cette procédure, régie par la loi n° 86-12, est obligatoire pour tous les projets souhaitant être réalisés dans le cadre d'un partenariat public-privé.
La commission a noté en particulier la viabilité financière de la structure proposée, notamment les coûts d'exploitation des gazoducs, estimés à environ 1 milliard de dirhams par an, sans définir clairement qui supporterait ce coût dans le cadre d'un partenariat non défini. Des sources du secteur pétrolier ont également soulevé le fait que cette infrastructure, conçue pour un débit de 8 à 10 milliards de mètres cubes par an, pourrait être confrontée à des problèmes techniques de débit compte tenu de la faible demande actuelle de gaz dans les régions de Kénitra et de Mohammedia.
La capacité maximale des centrales électriques de Mohammedia et de Kénitra, d'une capacité de 300 mégawatts chacune, est estimée à 200 millions de mètres cubes de gaz par an. Ce chiffre est insignifiant par rapport à la capacité du gazoduc proposé, ce qui rend le projet surdimensionné et génère des coûts d'exploitation élevés qui augmentent le prix du gaz.
Absence de consultation des principales parties prenantes
Selon de multiples sources, le projet a été préparé sans concertation suffisante avec les principaux acteurs du secteur. L'Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHM), qui possède l'expertise technique nationale dans le domaine du gaz et assure par sa branche le transport du GNL acheté à l'Espagne vers les usines de l'ONEE, a été marginalisé. L'ONEE, principal consommateur de gaz au Maroc avec plus de 900 millions de mètres cubes par an, n'a pas non plus été inclus dans les arbitrages initiaux.
Un autre acteur qui a été exclu des discussions, ou du moins marginalisé, est le ministère de l'économie et des finances. Le 20 janvier 2026, le ministre des Finances a émis un avis négatif sur le projet, visant spécifiquement la partie du PPP relative au gazoduc. Le ministère critique le lancement de l'appel d'offres sans validation préalable de l'éligibilité du projet au partenariat, notamment en l'absence d'une définition claire de l'entité publique responsable et d'une répartition équilibrée des risques, mettant en garde contre les risques budgétaires et juridiques en l'absence d'une loi sur le gaz.
Le projet est interrompu après la réunion royale
Ce rejet officiel du Ministère des Finances n'a pas entraîné une suspension immédiate de la demande de pré-qualification. Il a fallu attendre la réunion royale consacrée le 28 janvier 2026 au projet de port Nador WestMed pour que les réserves du ministère des Finances trouvent un écho. Finalement, le ministère de la Transition énergétique a suspendu la candidature à la veille de l'ouverture des offres, non seulement pour la partie gazoduc, mais aussi pour la composante usine flottante de regazéification (FGRP), l'élément clé de l'ensemble du système.
Le terminal GNL, à construire au port Nador West Med, devait être le premier point d'entrée souverain du gaz naturel liquéfié (GNL) au Maroc. Cette infrastructure était destinée à recevoir les méthaniers, à stocker et à regazéifier le GNL pour alimenter les centrales électriques de l'ONEE et les industriels nationaux situés à proximité du tracé du gazoduc. La mise en service de l'usine était prévue pour 2027.
Estimations optimistes de la demande de gaz
La suspension de toutes les composantes de la demande de pré-qualification initiée par le Ministère de la Transition Energétique (MET) remet en cause l'ensemble de la stratégie gazière, notamment les options technologiques et les hypothèses de consommation présentées par le ministère. Les chiffres optimistes du ministère, avec une demande interne de 10 milliards de mètres cubes à l'horizon 2030-2031, semblent difficilement défendables.
Ces dernières années, la consommation nationale de gaz ne dépasse pas un milliard de mètres cubes par an, principalement pour alimenter les deux centrales électriques connectées au gazoduc Maroc-Europe. La production nationale, destinée à l'industrie, reste faible (moins de 50 millions de mètres cubes en 2024). Les importations via l'Espagne n'ont jamais dépassé 930 millions de mètres cubes selon les chiffres espagnols. Dans ces conditions, même la consommation actuelle de 1,2 milliard de mètres cubes est difficilement vérifiable.
Le principal projet en cours est la centrale de Wahda (1000 MW), dont la mise en production est prévue au plus tard au deuxième trimestre 2027, et qui est conçue pour fonctionner en mode pointe avec une charge maximale de 30 %, avec une consommation de gaz limitée à 300-400 millions de mètres cubes supplémentaires en 2027. L'autre projet est l'extension de la centrale de Tahdart à 1500 MW, prévue vers 2029-2030, mais reste soumis à plusieurs incertitudes techniques, notamment liées à l'approvisionnement en turbines dans un marché international tendu par la forte demande pour ces équipements.
Le troisième projet est la centrale à gaz à cycle combiné de Nador, dont les études d'impact ont commencé en janvier dernier et qui est prévue pour 2030 avec une capacité nominale de 1 200 mégawatts. Cependant, peu d'informations sont disponibles sur ce projet et les retards dans le projet énergétique du port entraîneront inévitablement des retards dans la mise en production de cette centrale.
Cadre réglementaire en retard
Selon certaines sources, le Maroc pourrait atteindre une demande de 4 milliards de mètres cubes de gaz pour la production d'électricité d'ici 2030. La consommation industrielle est actuellement faible. Même si les projets énergivores ne manquent pas, une infrastructure de transport de gaz efficace et bon marché, soutenue par des ressources claires dans le temps, reste une condition préalable à la transition vers cette source d'énergie.
Une clarté qui ne peut être assurée que par un cadre réglementaire, une gouvernance et une organisation clairs. Une tâche souveraine pour le gouvernement et le ministère de la Transition énergétique, qui semble prendre du retard, notamment dans l'opérationnalisation de la loi 67-24. Ce projet de loi a été soumis à une consultation publique fin 2024 et est censé encadrer la stratégie nationale en matière de gaz naturel, notamment l'importation, le stockage et le transport, ainsi que la régulation de la tarification et de l'accès au réseau.



